Histoires de chasse
Trois petites histoires de chasse à lire pour le plaisir.
Sensations | Saint Nicolas | Rencontre dans
l'ubac |
Sensations
En ce petit matin d'octobre, Vénus haute sur l'horizon brillait d'un argent lumineux alors que rapidement le noir de la nuit palissait. Loin dans mon dos le ciel commençait à s'embraser derrière les crêtes des collines qui se découpaient sombres sur ce fond rosé caractéristique des aubes de Provence.
Le souffle court je hâtais le pas gravissant cette garrigue qui me séparait encore des barres.
Il fallait faire vite et être là-haut avant que le soleil n'y pose ses premiers rayons sans cela adieu les perdigaous, la compagnie se serait séparée pour le gagnage et la tâche serait plus ardue pour mon cocker.
Figaro, trempé de rosée, allait vivement de gauche et droite inspectant tous les buissons et bouquets d'arbousiers à la recherche de l'émanation délicieuse qui trahirait l'oiseau à peine éveillé.
Je l'entendais plus que je ne le voyais s'activant dans les bruyères et la sarriette, haletant, le fouet vibrant tandis que son grelot tintait de son petit son aigu et têtu.

Le 16 serré sur la poitrine, les deux coups de 7 prêts à toute éventualité, les oreilles tendues vers ce tintement d'où pouvait jaillir à tout moment l'oiseau, j'essayais de dominer les battements de mon coeur et de contrôler mon souffle : il y en avait pour un bon quart d'heure de montée et il ne fallait pas y laisser son influx.
La petite brise d'ouest qui se levait, encouragea le chien à pousser en avant m'obligeant à le rappeler à l'ordre de deux petits sifflements.
Plus nous montions plus la pente s'accentuait me contraignant à louvoyer comme un marin ivre un soir de bordée. Figaro comprit que je peinais, et ralentit son allure, m'attendant même par instants tout en me regardant impatient de poursuivre.
La végétation au sol se faisait plus rase en dehors des bouquets d'arbousiers et d'une large et épaisse bande de cistes bordant la ligne sombre des premières barres. Çà et là, quelques bois gris et tordus témoignages d'un lointain feu dépareillaient dans cet univers de vert tendre à foncé. Ici une place labourée fraîchement : « les cochons sont passés cette nuit » dis-je à voix haute et profitant de l'occasion je me redressais pour souffler un peu stoppant mon avancée.
Instinctivement je recherchais Figaro des yeux pour ne pas le laisser prendre d'avance.
Il était tout près, quinze mètres à peine sur ma droite près du tapis de cistes, et brusquement il venait de changer d'allure. Plus rasant, le fouet déchaîné, balançant sur quelques mètres de droite et gauche, sans aucun doute il y avait émanation, et il en cherchait la source.
Mes mains se serrèrent sur le bois de l'arme assurant la prise, tout en m'étonnant de cette rencontre si éloignée du « dortoir » des perdreaux. Lapin, je n'en savais pas dans cet endroit. Sanglier endormi ? Dans ce cas me voilà bien avec mes deux coups de 7.
Figaro avait disparu dans les buissons et sans aucun doute y semait la tempête à voir la vague qui en agitait le dessus. Je me campais pour assurer ma stabilité dans la pente quand brusquement dans un subtil froufrou de soie que l'on déchire jaillit de cette houle vert sombre, dans un battement d'ailes frénétique, l'oiseau qui se cachait dessous.
Le coup de feu fut pratiquement instantané.
Dans le silence revenu comme s'il ne s'était rien passé, je lançais « Apporte » au chien lui indiquant la mer de cistes que survolait quelques instants plus tôt notre oiseau.
Tout en pensant « Bien petit ce perdreau ou alors était-il plus loin que je ne le pensais », j'ouvris le fusil pour en extraire la douille et le réapprovisionner.
Figaro avait disparu sous le matelas vert que je voyais onduler à une trentaine de mètres. Je l'entendais haleter. Puis tout à coup le grelot se tut. Il avait trouvé.
« Viens Fifi » lançais-je pour le guider. Il revenait tranquillement comme toujours et émergea des buissons vingt mètres au-dessus de moi, me repéra et me rejoignit au petit trot une belle moustache de plumes de part et d'autres du museau .
« Bien petit » pensais-je de nouveau. Quand il se fut assis près de moi, je me penchais pour récolter sa cueillette : c'était une belle et grosse caille comme nous en avons quelque fois dans ces premiers jours d'automne en Provence, une attardée ou une perdue de la migration.
Et pendant que je caressais l'oiseau pour remettre ses plumes en ordre, le premier rayon de soleil passa les crêtes et j'entendis chanter les perdreaux cent mètres au-dessus de moi dans la pente tout près des barres que le soleil allait commencer à réchauffer.
Copyright Michel EUDES Mai 1999
Saint Nicolas
En ce petit matin de décembre, lorsque j'arrivais sur le Domaine, l'air était tout craquant de froid et quelques lambeaux de brume flottaient ci et là.. Le soleil n'avait pas encore dépassé la ligne supérieure des arbres et dans le silence de cette aube naissante tout semblait magique.
Les quinze hectares du « grand carré » étaient blanc de givre. On pouvait à peine reconnaître les essences qui peuplaient cette lande, tant les verts différents s'étaient rejoints en une teinte laiteuse. Seuls les bois avoisinants tranchaient par leur couleur sombre ajoutant au mystère de l'instant.
Savourant ce moment, je préparais lentement fusil et cartouches puis Canaille, la cocker de mon épouse, qui s'ébroua toute fumante dans la froidure, impatiente tandis que je lui posais son grelot.
Quand tout fut prêt, nous partîmes lentement vers l'ouest, le long du bois pour rejoindre au dessus du torrent, un vallon sauvage que seuls les sangliers, bécasses et merles fréquentent habituellement.
Dans ce froid nous étions tout ankylosés. Je décidais de couper par le couvert.
Sous le sombre des chênes verts le froid n'avait pas pénétré, le sol sous son tapis d'herbe rase semblait moins dur. La chienne se mit en quête, mais tout paraissait avoir été figé et la vie s'être réfugiée en quelque obscure retraite.
Un peu de clarté, c'était l'étroite allée en tonnelle qui menait à l'endroit que les gens du lieu nomment « petit jardin ». Sorte d'amphithéâtre établi au débouché de l'étroit vallon de pellegrin, en forme de demi ellipse d'environ deux cent mètres de long pour soixante de large bordé sur les grands cotés de murailles de pierre sèches de plus de trois mètres de haut du sommet desquelles partent les deux versants.
A droite un ubac sombre, forestier, abrupt où les chênes blancs et les grands pins renforçaient l'aspect inhospitalier. A gauche un adret plus doux couvert d'arbousiers, genévriers et chênes verts permettait de deviner le plateau supérieur.
L'intérieur de l'arène était complètement envahi par les grandes herbes et les ronces, le jardinier du lieu ayant depuis longtemps renoncé à toute culture.
Ce matin là, l'hiver avait recouvert cette végétation folle d'une mince couche de givre ajoutant au fantasmagorique de l'endroit.
L'herbe craquait en se couchant sous mes pas. Canaille se recouvrait de fines plaques de givre arrachées à la végétation au cours de sa quête et semblait se fondre dans cet univers blanchâtre.
Fur à mesure que nous approchions de la pointe de cette lande en miniature, la chienne augmentait son rythme, bondissante au dessus des herbes, de plus en plus excitée malgré le froid ambiant. Indubitablement elle avait connaissance d'une odeur subtile qui devait flotter dans cette arène.
Je fermais l'arme, et ne quittais plus des yeux la cocker, le coeur battant de la même excitation qui doit animer le prédateur à l'approche de son but.
Canaille tournait autour d'un gros roncier cherchant une coulée pour y pénétrer. Je m'arrêtais et me campais fermement les jambes fendues.
La chienne avait disparu. Le temps me sembla une éternité.
Soudainement le silence fut rompu par un puissant fracas d'ailes. Un faisan, une poule délogée de sa retraite, venait de jaillir au dessus de cette montagne de ronces et tentait de s'échapper dans un envol bruyant.
Dans cet univers glacé, elle semblait fumer fur à mesure qu'elle s'élevait. Apparition fantomatique qui me laissa un moment tétanisé, admiratif de la beauté et de la magie de l'instant.
Le coup de feu résonna à mes oreilles, instinctivement j'avais tiré.
Le drame était joué et Canaille la tête haute revenait vers moi portant le cadeau qu'elle avait trouvé pour la Saint Nicolas jour de fête de mon épouse.

Copyright Michel EUDES Juin 1999
Rencontre dans l'ubac
C'était il y a quelques années déjà Toussaint passée depuis plus d'une semaine quand je décidais ce matin-là d'aller voir s'il n'était pas tombé quelques bécasses durant la nuit sur le petit plateau au pied du grand ubac.
C'est un endroit sauvage planté de petits chênes blancs sur une belle pelouse d'herbe parsemée de quelques buissons de cades, genévriers et autres petits épineux, qui s'étend à plat sur quelques centaines de mètres de large, au-dessus des barres qui surplombent les dernières cultures, jusqu'à la rude pente d'un ubac caillouteux à la végétation basse.
Il n'était pas rare d'y faire d'heureuses rencontres, les oiseaux appréciant l'endroit. La nuit ayant été claire le moment semblait propice.
Accompagné de mon habituel équipier Figaro cocker farfouilleur en diable et passionné d'oiseaux, j'escaladais les barres et me retrouvais à pied d'oeuvre en moins de dix minutes.
Fusil approvisionné en plomb de huit, nous nous mîmes en quête. Aucun souffle, l'air frais du petit matin était parfaitement immobile. Le chien au petit galop battait le terrain devant moi, inspectant les touffes et buissons tandis que nous parcourions le plateau systématiquement par bandes de cinquante mètres, nous rapprochant à chaque passage un peu plus du pied de l'ubac.
Alors que je contournais une large bande d'argelas qui me séparait encore de la pente, dans mon dos, rompant le silence, le grincement caractéristique d'un coq qui se remet après avoir évité.
Je rappelais Figaro et lui indiquais les argelas. Il disparu aussitôt sous les épines, il tenait son coq.
Mais l'oiseau était roublard et prenait de l'avance dans l'enchevêtrement des épineux. Le cocker têtu ne lâchait pas la piste pour autant et l'oiseau prit alors le parti de grimper l'ubac, le chien sur ses traces.
Ayant fini de contourner la bande d'argelas, j'entamais la montée derrière le chien mais avec près de vingt mètres de retard. Devant moi la poursuite continuait de buisson en buisson, le coq cherchant à éviter Figaro zigzaguait de refuge précaire en refuge précaire.
Je m'essoufflais rapidement tant la pente était raide et je lançais alors au chien : « A toi Fifi, je n'en puis plus » .
Et soudain, le grand cri d'envol du coq jaillit au dessus de moi dans la pente : en fin chasseur Figaro avait tourné le coq, le poussant à une ultime fuite par les airs.
Flamboyant dans la lumière rasante du petit matin, l'oiseau plongeait vers la vallée vingt mètres au-dessus de la pente presque en limite de portée. Le coeur battant violemment, je le suivis de mes canons, puis d'un vif coup d'épaules je le devançais tout en pressant la détente.
Le coq foudroyé bascula dans la pente pour s'y écraser une cinquantaine de mètres plus bas.
Figaro avait vu l'oiseau tomber et bondit dans la pente en direction de la chute.
« Apporte ! » criais-je pour encourager le cocker à retrouver sa proie, pendant que je reprenais mon souffle et que mon coeur retrouvait un rythme de battement plus normal.
J'ouvris le fusil et en retirais la douille vide pendant que Figaro, fier de sa chasse, me rejoignait la tête haute ornée d'un flamboyant trophée.

Copyright Michel EUDES Mai 2000