En ce petit matin de décembre, lorsque j’arrivais sur le Domaine, l’air était tout craquant de froid et quelques lambeaux de brume flottaient ci et là.. Le soleil n’avait pas encore dépassé la ligne supérieure des arbres et dans le silence de cette aube naissante tout semblait magique.
Les quinze hectares du « grand carré » étaient blanc de givre. On pouvait à peine reconnaître les essences qui peuplaient cette lande, tant les verts différents s’étaient rejoints en une teinte laiteuse. Seuls les bois avoisinants tranchaient par leur couleur sombre ajoutant au mystère de l’instant.
Savourant ce moment, je préparais lentement fusil et cartouches puis Canaille, la cocker de mon épouse, qui s’ébroua toute fumante dans la froidure, impatiente tandis que je lui posais son grelot.
Quand tout fut prêt, nous partîmes lentement vers l’ouest, le long du bois pour rejoindre au dessus du torrent, un vallon sauvage que seuls les sangliers, bécasses et merles fréquentent habituellement.
Dans ce froid nous étions tout ankylosés. Je décidais de couper par le couvert.
Sous le sombre des chênes verts le froid n’avait pas pénétré, le sol sous son tapis d’herbe rase semblait moins dur. La chienne se mit en quête, mais tout paraissait avoir été figé et la vie s’être réfugiée en quelque obscure retraite.
Un peu de clarté, c’était l’étroite allée en tonnelle qui menait à l’endroit que les gens du lieu nomment « petit jardin ». Sorte d’amphithéâtre établi au débouché de l’étroit vallon de pellegrin, en forme de demi ellipse d’environ deux cent mètres de long pour soixante de large bordé sur les grands cotés de murailles de pierre sèches de plus de trois mètres de haut du sommet desquelles partent les deux versants.
A droite un ubac sombre, forestier, abrupt où les chênes blancs et les grands pins renforçaient l’aspect inhospitalier. A gauche un adret plus doux couvert d’arbousiers, genévriers et chênes verts permettait de deviner le plateau supérieur.
L’intérieur de l’arène était complètement envahi par les grandes herbes et les ronces, le jardinier du lieu ayant depuis longtemps renoncé à toute culture.
Ce matin là, l’hiver avait recouvert cette végétation folle d’une mince couche de givre ajoutant au fantasmagorique de l’endroit.
L’herbe craquait en se couchant sous mes pas. Canaille se recouvrait de fines plaques de givre arrachées à la végétation au cours de sa quête et semblait se fondre dans cet univers blanchâtre.
Fur à mesure que nous approchions de la pointe de cette lande en miniature, la chienne augmentait son rythme, bondissante au dessus des herbes, de plus en plus excitée malgré le froid ambiant. Indubitablement elle avait connaissance d’une odeur subtile qui devait flotter dans cette arène.
Je fermais l’arme, et ne quittais plus des yeux la cocker, le coeur battant de la même excitation qui doit animer le prédateur à l’approche de son but.
Canaille tournait autour d’un gros roncier cherchant une coulée pour y pénétrer. Je m’arrêtais et me campais fermement les jambes fendues.
La chienne avait disparu. Le temps me sembla une éternité.
Soudainement le silence fut rompu par un puissant fracas d’ailes. Un faisan, une poule délogée de sa retraite, venait de jaillir au dessus de cette montagne de ronces et tentait de s’échapper dans un envol bruyant.
Dans cet univers glacé, elle semblait fumer fur à mesure qu’elle s’élevait. Apparition fantomatique qui me laissa un moment tétanisé, admiratif de la beauté et de la magie de l’instant.
Le coup de feu résonna à mes oreilles, instinctivement j’avais tiré.
Le drame était joué et Canaille la tête haute revenait vers moi portant le cadeau qu’elle avait trouvé pour la Saint Nicolas jour de fête de mon épouse.